dimanche 13 octobre 2019

Les Furtifs de Alain Damasio

Synopsis : Les Furtifs se déroule dans un futur proche, une vingtaine, une trentaine d’années, pas beaucoup plus. Nous sommes entrés de plain-pied dans la société de la traçabilité maximale : la France que nous connaissons est un pays transformé, dont les villes ont été privatisées. Le groupe télécom Orange s’est ainsi offert la ville du même nom, tandis que Paris appartient à LVMH.
Dans l'angle mort...
Au menu, Big Data et contrôle absolu : bienvenue dans le pays de l’accessibilité, où les riches disposent de droits spécifiques pour arpenter rues, squares et quartiers, quand les pauvres, eux, sont privés de circulation...
Dans cette société quadrillée poussée à son extrême se retrouvent les Furtifs. « Votre angle mort est leur lieu de vie », dit-on. Leur existence est d’ailleurs remise en cause : sont-ils des humains, des animaux — ou même des êtres vivants?? Ils semblent capables d’absorber la matière, mais, si l’on parvient à les voir, ils se pétrifient et meurent...
Bien entendu, un tel potentiel ne saurait rester inexploité pour l'homme et l’armée traque ces créatures, ayant formé des équipes de chasseurs avec des spécialités propres. Les liens s’opèrent définitivement entre les thèmes damasiens par excellence et les œuvres passées.
Dans ce groupe, il y a un héros, dont la fille a disparu : a-t-elle été enlevée par les Furtifs??

Science-fiction - 688 pages - Editions La Volte (2019)

15 ans que nous attendions le prochain roman d'Alain Damasio. Je dis "nous" car je m'inclus parmi les inconditionnels de La horde du contrevent : Un roman rien moins qu'emblématique dans ma vie de lectrice. L'expectative était donc très (trop ?) grande.

Je savais que cette lecture serait exigeante, lire du Damasio se mérite ! C'est donc l'esprit largement ouvert que j'ai débuté ce roman. Avec un enthousiasme réel face à la promesse de furtivité.

Je souhaite avant tout parler du frisson et de ceux que j'ai ressentis, car dans le récit, ce mot représente les furtifs. Leur signature. Leur essence.

1er frisson : La rencontre ! D'abord avec Lorca, puis Sahar, deux personnages d'une intensité absolue. L'une des plus grande réussite du roman. Ils ont cristallisé mes émotions direct ! L'histoire commence deux ans après que leur fille de quatre ans se soit mystérieusement volatilisée dans sa chambre. Depuis cette tragédie, le couple a suivi deux trajectoires différentes : la mère s'est imposée un deuil forcé pour ne pas sombrer, après de multiples recherches infructueuses. Lorca lui, croit toujours sa fille vivante, et potentiellement partie rejoindre les furtifs. Il s'engage dans une division secrète de l'armée appelée RÉCIF (Recherches, Études, Chasse et Investigations Furtives) avec l'espoir de devenir chasseur de Furtifs et de retrouver sa petite Tishka. Le premier chapitre s'ouvre sur l'épreuve éliminatoire du cube, celle qui achèvera sa formation, ou le forcera à renoncer au statut de chasseur. Un moment fascinant et immersif d'entrée de jeu.
Ils avaient raison : je n’aurai jamais la vitesse ; je n’aurai jamais le physique. Mais j’ai la vista. Et j’ai surtout ce que très peu de jeunes ont au récif : une raison absolue de devenir chasseur.
2ème frisson : Percevoir le furtif, le concevoir, l'imaginer, le sentir, vouloir l'entendre ! Et là où Damasio m'ébranle c'est dans la création de ce squatteur des angles morts, un être que l'on ne peut observer sans le tuer, et qui se "céramifie" au premier regard. La quintessence du camouflage et du mimétisme environnemental. La substantifique moelle de la mutation, l'art de la métamorphose dans l'apogée du vif. Et surtout l'épicentre de cette véritable ode au vivant qu'est le roman !
L'influence du philosophe Gilles Deleuze se ressent également.
Dans le symbole du furtif se niche des messages forts comme la sauvegarde du règne animal, végétal et minéral. La survie dans la fuite : furtivité = pas vu pas pris ! Préserver la nature, défendre toutes les formes de vie, accepter l'autre avec ses différences, et savoir se lier. 
L’éthologie contemporaine a prouvé que la collaboration et les alliances sont infiniment plus répandues que compétition et cruauté. Le vivant lie et se lie, avant tout.
On peut couper en deux un arbre qui a fait repousser ses bourgeons et ses feuilles deux cent cinquante printemps de suite avec une tronçonneuse à essence et en huit minutes. On peut abattre un jaguar qui court à 90 km/h dans une savane en un dixième de seconde et avec une seule balle. Qu’est-ce que ça prouve de nous ? Qu’on sait stopper le mouvement ? Qu’à défaut d’être vivants, nous voudrions nous prouver qu’on sait donner la mort ?
3ème frisson : les émotions suscitées par le lien très fort unissant les parents à leur petite fille. Une vision juste et puissante sur des thèmes d'une grande force, comme la perte d'un enfant, ou comment faire face à l'absence de l'être aimé, le deuil, le souvenir, et bien entendu l'amour ! Damasio provoque l'empathie sans tomber dans le pathos. J'ai été extrêmement émue par ce couple, par leur cheminement dans la douleur, par leur personnalité authentique. Lorca et Sahar irradient le roman d'une ardente justesse. 
J’aurais explosé en sanglots, sinon qu’il n’y aurait eu plus une goutte de tristesse dans mes larmes, seulement ce spasme, cette secousse que procurerait la virulence d’un bonheur quand il retourne le désespoir d’un tournemain, comme une crêpe brûlée.
4ème frisson : L'importance du son, celui qui transcende, qui entre en résonance avec l'humain ! Ce roman bruisse à chaque rencontre avec un furtif. Rythmes, phonèmes, modulations, imitations, paroles, tout devient musique du vivant ! Un simple berceuse, le cri d'un animal, le froufroutement d'un tissus, un livre qui bruit... la moindre tonalité prend sens. Le personnage de Saskia, la traqueuse phonique du Récif, et amie de Lorca, est vibrante de sensibilité. Sa réceptivité fulgurante la rend fascinante et attachante. Un autre très beau personnage.
Un expérience sonore artistiquement élargie par l'album qui complète le roman.
Les Indiens placent bien le son à l’origine de leur cosmogonie… 
Mon intuition est que le vivant est fondé sur des partitions. Dès le stade de la cellule. Des partitions vibratoires.
Après tous ces frissons évoqués, je me dois aussi de vous confier que toutes mes sensations n'ont pas toujours été à l'unisson. L’harmonie parfaite éprouvée dans la bourrasque "hordienne" n'est pas réapparue. Elle est restée... furtive justement !
Je savais que la comparaison m'attendait au tournant, mais je pensais pouvoir l'éviter. Or, impossible de ne pas s'y engouffrer lorsque les particularités réitérées nous privent d'un espoir de nouveau souffle. Un style presque copié-collé, qui ne soulève pas de tempête émotionnelle, mais plutôt une bise de déjà vu ^^
Trop de néologismes, de folies lexicales, d'amphigouris (je pense notamment au personnage de Toni, dont le langage vire presque à la caricature), et d'éloquence stylisée, peuvent faire décrocher le lecteur pour peu que la prise ne soit pas suffisamment ferme. Ne Caracole pas qui veut 😉
L'art oratoire n'est plus à prouver chez Damasio. Il s'amuse en slam, verlan, et fait valser sa plume à nous en faire tourner la tête.

Choisir comme environnement notre monde dans un futur très proche (20 ans, c'est déjà demain) pour y dérouler moins une histoire de science-fiction qu'un récit d'anticipation ultra engagé et y loger les opinions idées de l'auteur, resserre forcément l'ouverture espérée.
Villes privatisées, société de contrôle, technococon, bague pour les gouverner tous, aliénation consentie..., autant de concepts passionnants que j'aurais aimé voir davantage développés, et surtout nuancés ^_^ Mais dans laquelle j'ai aussi trouvé de vraies fulgurances.
Un monde qui s’efforce d’aménager un technococon pour notre bien-être. L’intelligence ambiante pourvoit à ça. Elle nous écoute et elle nous répond. Elle courbe cette bulle autour de nos solitudes. 
Ce qui m’écœure, c’est l’auto-aliénation consentie et recherchée, ce statut d’auto-serf satisfait et frustré tour à tour, par cycle court, dans le lave-linge de l’egotrip. C’est la réduction cognitive progressive de nos aptitudes à force de les externaliser vers l’IA, par paresse ou par commodité. Suis ta pente naturelle, mais que ce soit en montant ! C’est cette déshumanisation relationnelle et empathique qui confine à la misanthropie molle. 
Je pourrais presque résumer cette lecture par le mot vacillement ! Mon coeur balance, entre les cabrioles de la première moitié de l'histoire, et la décélération forcée de mon esprit dans la deuxième. Je n'ai pas su trouver le point d'équilibre parfait. Dire que j'ai oscillé, que mes sentiments ont fluctué, que je suis passée du pur frisson au soupir de désillusion, que les moments de grâce ont lancé la trace, puis que mon attention a chancelé, s'est parfois engluée dans la sangue "damasienne", et que j'ai senti le propos vriller dans l'opinion au détriment de l'inspiration, faisant trébucher mon imaginaire face aux idées révolutionnaires, serait plus juste.

Quels que soient mes petits regrets, je ne veux retenir que le meilleur de mes frissons, tout en souhaitant que 15 ans d'attente ne nous séparent pas du prochain titre de l'auteur, car lire du Damasio reste toujours un moment exceptionnellement vivifiant !!!
Et parce que j'aime aussi l'homme, l'écouter parler, ce qu'il transmet, son humanisme, et abonder dans son désir de nous ouvrir aux autres, tout simplement ;-)
Je dédie ce billet à mon fidèle ami co-lecteur 😉

10 commentaires:

  1. Sensible et construite est ta plume Lupa. Je note les vibrations, celles à l'unisson et celles qui ne le sont pas. On verra ce que donneront les miennes quand je me déciderai à prendre ce livre en main.

    Merci de ce retour joliment livré.

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    1. Je me suis mise une pression pour cette chronique, tu n'imagines même pas ^^ Je ne savais pas par quel bout la prendre. J'ai essayé d'être la plus sincère possible, voilà tout ;-)

      Ton commentaire est une belle récompense, merci beaucoup :)

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  2. Ah ben dis donc. J'avoue que je ne connaissais pas du tout mais tu rends curieux

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    1. Je suis ravie d'avoir attisé ta curiosité ! Merci Melliane :)

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  3. J'ai adoré "La Horde du contrevent" et j'aurais envie de poursuivre ma découverte des livres d'Alain Damasio. C'est un pavé tout de même, j'ai un peu peur des longueurs éventuelles.

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    1. Je ne peux pas te dire qu'il n'y en a pas, certains passages sont un peu longuets, surtout dans la dernière partie du roman ^^ Mais je dois avouer que lire du Damasio est toujours enrichissant ! Merci Hilde :)

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  4. Je n'ai pas encore pris le temps de m'y plonger, il faudrait que je répare ça !

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    1. Je serai curieuse d'avoir ton avis quand tu le liras ;) C'est une riche découverte, tu verras !

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  5. en commençant a lire ton article, je me disais que le nom de l'auteur me disait quelque chose, et en lisant le début de ton avis, tu as éclairer ma lanterne. J'ai un peu de mala avec les romans d'anticipation ou de SF. Tu as toujours le mot juste pour titiller mon intérêt. Après j'avoue que ce que tu en dis la fin de ton article me fait freiner des 4 fers.

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    1. Merci d'avoir pris le temps de me lire :)
      La sortie de ce roman a été un vrai événement, on a vu et entendu parler l'auteur dans de nombreux médias, et j'en suis ravie ! Si tu ne le sens pas, et que le thème ne te branche pas plus que ça, tu risques de passer à côté. Il y a tant de livres à découvrir ! Autant t’arrêter sur ceux qui t'attirent vraiment ;-)

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