mercredi 6 mars 2019

Le Silence de la cité de Elisabeth Vonarburg

Synopsis : Plus de trois siècles se sont écoulés depuis les catastrophes climatiques de la fin du second millénaire et les héritiers de la civilisation détruite, de plus en plus rares et de plus en plus désaxés, vivent dans une Cité souterraine avec leurs doubles technologiques.
Dernière enfant de cette Cité, Élisa est une petite fille aux capacités physiques étonnantes ; fruit des expériences génétiques de Paul, elle annonce une humanité résolument nouvelle.
Mais Élisa saura-t-elle se libérer du passé qui l'a littéralement modelée et, du même souffle, en libérer ses nombreux enfants ?
Et qu'en sera-t-il des hommes - et surtout des femmes - qui, hors les Cités, ont survécu à la barbarie et aux mutations de toutes sortes ?

Science-fiction - 325 pages - Editions Alire (2011)

Ma rencontre avec celle qu'on appelle La Grande Dame de la science-fiction québécoise ne s'est pas faite avec ce titre, mais en septembre dernier grâce à ses Chroniques du Pays des Mères, un récit d'anticipation qui se déroulait dans un futur très très éloigné, après une catastrophe majeure ayant totalement bouleversé l'équilibre mondial de la société et des rapports humains.
Sa densité, la richesse de son propos, que ce soit d'un point de vue philosophique, sociétal, religieux, ou mémoriel... avaient ouvert en moi les vannes d'une réflexion multiforme, tout en suscitant le désir de comprendre l'origine d'un renversement collectif aussi profond et extrême. Avec toujours la sacro-sainte question du "Comment, et pourquoi en sont-elles arrivés là ?" qui ne me quittait pas.
Il me fallait comprendre et revenir dans les traces de ce passé chaotique où tout avait basculé, un peu à l'instar de son héroïne Lisbeï qui n'avait de cesse de vouloir excaver les reliques d'une mémoire oubliée. D'autant que j'avais la certitude que tout avait déjà été soigneusement pensé, hautement réfléchi par l'auteure. Comment pouvait-il en être autrement face à la dimension de ses Chroniques...

Eh bien elle était juste là, à portée de mains, cette genèse tant désirée ! Et exposée avec finesse et intelligence dans ce tout premier roman d'Elisabeth Vonarburg (quand je vous disais que rien n'était laissé au hasard ^^) qu'est Le Silence de la cité.

Oui, j'ai bien écrit premier roman, et honnêtement ça m'épate rien que d'y penser ^_^
D'abord parût en 1981 chez Denoël dans la collection Présence du futur, le succès ne s'est fait pas attendre (et on comprend aisément pourquoi) puisqu'il remporte en 1982 : Le Grand Prix de l'Imaginaire, le Prix Rosny aîné, et le Prix Boréal. Cela vous donne un petit aperçu de son estimation. 

Selon moi, le synopsis en dévoile trop, comme toujours je suis bien contente de ne pas lui avoir jeté un seul regard avant d'avoir tourné la dernière page (raison pour laquelle j'en ai éclairci le texte ci-dessus, afin de vous laisser le choix). Et comme souvent, je vous laisserai suivre votre propre chemin pour approcher cette silencieuse cité. D'ailleurs, je réalise en l'écrivant que le titre est juste parfait !

Référencer ce roman dans de la SF post-apocalyptique serait un peu trop restrictif tant il est bien plus que ça ^^ Pourtant il s'y intègre forcément en raison de son contexte placé dans un futur très sombre, après que l'homme ait tout bousillé en entraînant Le Déclin. Un point de bascule irrémédiable, né d'un cocktail détonant assez classique : accidents nucléaires, pollution extrême, surpopulation confrontée à des ressources insuffisantes, famines, épidémies, guerres... Et une Terre qui joue les shakers en se fâchant très fort avec ses dérèglements climatiques, tremblements de terre, irruptions volcaniques, grandes marées, et autres modifications de continents...
Le récit débute après tous ces cataclysmes, dans un monde post-Déclin irréparablement secoué, ravagé, et divisé en deux secteurs :

- Le souterrain où subsistent les derniers vestiges de la technologie d'avant le Déclin, les fameuses cités. Dernières détentrices d'une puissance bientôt reléguée au rang de mythe, c'est à l'intérieur de l'une d'entre elles que se déroule toute la première partie de l'histoire (qui en compte quatre), et qui a été pour moi la plus captivante.
C’est ce qu’ont toujours été les Cités. Déguisées en “Postes de contrôle” et en “Abris temporaires” alors que leurs concepteurs savaient bien qu’il n’y aurait plus rien à contrôler à la Surface et que le temporaire serait définitif.
- La surface (ou le dehors), gravement impactée par le Déclin, est un champ de ruines où des tribus redevenues primitives tentent de survivre. Dans ce retour à l'obscurantisme, se réfugier derrière la croyance en un châtiment divin a pris racine pour expliquer l'inexplicable. Les Abominations, le déficit de garçon à la naissance au profit des filles, les injustices envers les femmes réduites à l'esclavage. Comme une archéologues retrouvant d'anciens manuscrits, j'ai vu se dessiner les premiers caractères de ce qui remplirait les futures Chroniques du Pays des Mères.
Les primitifs sont imbattables sur les questions spirituelles : ils vont droit à l’essentiel, ils vous sentent le symbole à cent lieues…
Illustration de l'édition Denoël
Mais ce roman est surtout le récit d’Élisa. C'est son histoire extraordinaire qui va nous accrocher dès les premières lignes, pour ne plus nous lâcher jusqu'à la fin. Une petite fille d'abord, sur les genoux d'un grand-père pas comme les autres. Une adolescente ensuite, qui découvre par un prisme quelque peu tronqué ou truqué, ses facultés exceptionnelles, son environnement si singulier, son corps et ses désirs de femme, mais aussi sa grande soif de compréhension.
Arrivée à l'age adulte, et après de bouleversantes révélations, commence à se tracer le chemin qu'elle choisit de suivre. Après l'acceptation, surgissent les décisions à prendre pour son immense projet.

Dans le cheminement et la farouche résolution d'Elisa pour son projet, j'ai retrouvé la forte détermination de la Lisbeï du lointain futur des Chroniques... Mais aussi un certain reflet de ses délibérations sur la préservation de la connaissance ou du devoir de mémoire, dans un questionnement similaire sur l'accès à une technologique dévoyée, opposé à l'éventualité d'une nouvelle forme de dérives ou d'aliénation privée de savoir. Vaste sujet, là encore ^_^

Il semble que le besoin d'aller au bout d'une mission existentielle soit au centre de l'oeuvre de l'auteure. Lorsque l'avenir dépend des facultés d'exploration de l'identité et du corps poussé à l'extrême jusque dans la métamorphose, mais aussi des décisions et de la réussite d'une quête pour le futur de l'espèce humaine, je vous laisse imaginer la portée anthropologique et le fond philosophique du récit.

Vous l'avez compris, cette histoire recèle de nombreuses ramifications, parfois même assez vertigineuses, et pourtant elle se lit sans difficulté et s'avère très prenante. J'ai conscience que ma curiosité a sans doute été attisée par le désir de voir s'ériger les fondations d'un monde et d'une structure sociale qui m'avaient tant questionnée dans les Chroniques du Pays des Mères, avec la vague impression de me retrouver dans un panier de fils colorés, au moment crucial du choix des couleurs dominantes pour ce qui allait devenir le canevas final.
Sachant combien chaque nuance sélectionnée serait déterminante pour l'harmonie recherchée, je savais être à ce croisement décisif qui donnerait naissance à une oeuvre de SF d'un ensemble parfaitement cohérent et maîtrisé.

Si vous ne connaissez pas encore Elisabeth Vonarburg, découvrez son immense talent avec ce tout premier roman, auréolé de prix prestigieux, et mérités.
Si vous comptiez lire Chroniques du Pays des Mères, commencez d'abord par celui-ci. Ou si comme moi, vous l'avez déjà lu et apprécié, venez puiser sa substantielle genèse dans celui-ci.
Bon, vous avez saisi l'idée quoi 😋
À ne pas manquer, l'avis d'Elyhandra
Merci à toi, mon fidèle ami co-lecteur pour cette enrichissante découverte 😉

Grand Prix de l'ImaginairePrix Rosny aînéPrix Boréal 1982