jeudi 31 mai 2018

Le monde inverti de Christopher Priest



Synopsis : Helward Mann est l'un des habitants de la cité Terre, une mégalopole progressant sur le sol inconnu d'une planète effrayante. Il ne sait rien de l'extérieur et doit maintenant jurer qu'il ne révélera jamais ce qu'il y découvrira.
Mais le long des rails qui mènent à l'optimum, Helward découvrira un monde dominé par le chaos et la barbarie, des paysages déformés, éclairés par l'hyperbole du soleil.

Titre original : Inverted World (1974)

Science-fiction - 348 pages - Editions Folio SF (2002)

Voici enfin révélé mon premier Priest ! Si ce roman est à l'image de toutes les bonnes surprises que me réserve la bibliographie de cet auteur, je me dis que mon instinct de lectrice a été vraiment bon de lui ouvrir en grand les portes de ma pile à lire avec plusieurs de ses titres ;-)

Je vous parlais d'une sensation de "déjà vu" dans ma chronique de L'oiseau d'Amérique de Walter Tevis. Et bien là, pour le coup, c'est carrément l'inverse ! J'ai perdu tous mes repères d'emblée, pour partir à la découverte d'une ville sans pareil.  Une ville en perpétuel mouvement, conçue pour avancer sur des rails, vous imaginez le délire des ressources utilisées... Mais dans quel but ?
Me voilà donc partie sur les chemins de la compréhension, avec les yeux, et toutes les autres perceptions du héros, dans une déroutante expérience de désorientation, sans boussole, et mystérieusement initiée dès les premières lignes du roman :
J’avais atteint l’âge de mille kilomètres. De l’autre côté de la porte, les membres de la guilde s’assemblaient pour la cérémonie qui ferait de moi un apprenti. Moment d’impatience et d’appréhension, concentration sur quelques minutes de toute ma vie jusqu’alors.
J'aime être déstabilisée, et là, j'en ai eu pour mon compte, tant cette histoire fût saisissante !
Jamais à cours d'hypothèses pour comprendre les rouages de cette ville, et les raisons de ce déplacement sans fin, j'ai tenté d'évaluer la nécessité et le but ultime des Guildes misent en place pour la sauvegarde de cet exigeant transport, tout en essayant de découvrir pourquoi lier d'un si lourd serment tout ceux qui s'y employaient.
J'ai exploré les alentours avec la même soif de compréhension que le jeune Helward, partageant les étapes de son apprentissage, de ses questionnements, mais aussi de ses doutes. Et je suis allée de conjectures en suppositions, tentant même une réappropriation de l’espace et du temps, avec l'avidité de trouver le bon angle de prise pour y reprendre pied, et rationaliser ce que je voyais.

Car c'est bien en cela que Priest excelle : nous embarquer dans un environnement déstabilisant, empli de stimuli dont l'implication nous échappe ! Il ne veut pas nous perdre, mais pas non plus nous tenir par la main vers les bonnes réponses. Il préfère nous balader un peu en chemin, nous tester afin de savoir jusqu'à quel point il peut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. J'adore !!!

Il m'a donné envie de tourner les pages et de suivre les personnages avec une ardeur déconcertante. Prise d'une sorte de crise intense d'extrapolations, de frénésie de compréhension, je suis arrivée au bout du voyage, découvrant sa réalité finale, en me disant : « Bien joué ! » devant ce nouvel horizon révélé.
Une vérité qui prend tout son sens, et incite à se repasser les détails de l'expédition, éperonnant nos pensées pour revenir sur les traces de tous les petits cailloux semés en route pour nous remettre sur la bonne voie.

Evidemment, je ne peux pas vous dessiner la carte de cet itinéraire livresque, l'errance fait partie du plaisir ressenti, faisant de l'irrationalité du paysage admiré et l'étendue de sa perspective finale, des souvenirs uniques !
Revigorée par mes pérégrinations et par le dépaysement éprouvé, je me perdrai bien volontiers dans l'univers d'un autre Priest, dès que j'en aurai l'occasion.

Croyez-le ou pas : une lectrice invertie en vaut deux !!! 😉
 Ce roman a reçu le prix British Science Fiction en 1975

lundi 14 mai 2018

L'Aube de la Nuit (7 tomes) de Peter F. Hamilton

Attention, aujourd'hui, je vous envoie du lourd, du consistant, du volumineux ! Et pour partager ma monumentale révélation en science-fiction de ces derniers mois, savourée avec un estimé ami co-lecteur qui se reconnaîtra et que je remercie infiniment au passage, je vous préviens que les superlatifs seront largement utilisés et abusés, impossible d'y échapper devant un tel coup de 💙

L'Aube de la Nuit se compose de 7 tomes, découpés en 3 épisodes, comme suit :

- Rupture dans le réel (The Reality Dysfunction), publié en 1996 en 3 tomes :
  Genèse, Émergence, & Expansion
- L'Alchimiste du Neutronium (The Neutronium Alchemist), publié en 1997 en 2 tomes :
  Consolation, & Conflit
- Le Dieu nu (The Naked God), publié en 1999 en 2 tomes :
  Résistance, & Révélation

Pour moi, ces tomes forment un tout indissociable, expliquant mon choix de ne pas les chroniquer séparément. Ils sont la somme d'un seul et même copieux roman. On me souffle d'ailleurs dans l'oreillette qu'il compte plus de 10 millions de signes, soit plus de 6000 pages en version livre de poche, ce qui en fait le plus long roman de science-fiction !
Humm, je ne résiste surtout pas à l'envie de jouer la fiérote en l'exposant, tel un trophée *_*

Vous savez que je n'aime pas trop en dire sur une histoire, afin d'en préserver la saveur inédite. C'est pourquoi ce billet n'aura pas la prétention de réussir à vous révéler l'étendue de cette oeuvre unique, d'ailleurs la tâche serait bien trop inaccessible à mes modestes capacités de blogueuse...
Ce que je peux tenter de vous communiquer en revanche, c'est combien je suis encore ébahie par le vertige ressenti, et par cette impression durable qu'il y aura un avant et un après Aube de la nuit dans ma vie de lectrice, me rappelant d'une pierre deux coups, combien la SF de ce niveau comble mes attentes, et ce, bien au-delà de mes espérances.
L'Aube de la nuit, est un savant mélange de space opera teinté d'horreur. Mais il s'agit avant tout d'un roman de SF foisonnant de très grande envergure !

Son scénario repose sur l'idée d'une crise sans précédent que doit affronter l'humanité du XXVIIe siècle, à savoir l'ouverture d'une brèche avec l'au-delà, permettant aux morts de prendre possession du corps des êtres humains vivants, et d'en faire des êtres dotés de pouvoirs énergétiques terrifiants.
Oui, mais pour couvrir l'équivalent de 6000 pages, vous imaginez bien que nous sommes loin d'une simple histoire de revenants version inter-galactique. Surtout si vous connaissez un tant soit peu Peter F. Hamilton.

Cet auteur britannique de science-fiction, surtout connu pour ses œuvres de space opera, n'a pas la réputation de ménager ses effets. Preuve en est : avec cette Aube de la nuit, la corne d'abondance de Peter F. Hamilton a fait jaillir un fleuve (n'ayons pas peur des mots) prodigieusement bouillonnant.
Une histoire passionnante, servie par une débauche d'effets spéciaux et de planètes et mondes sidérants, tous habilement imaginés pour servir de décor à une flopée de personnages, humains et espèces xéno confondus, et en faire un univers débordant d'imagination.
L'action est également au rendez-vous grâce à des combats spatiaux captivants et maîtrisés, des scènes d'affrontements entre humains vs possédés à couper le souffle, et un suspens de folie, sans tomber dans l'écueil du too much, tant l'équilibre est juste parfait !

Mais avant d'en arriver là, il faut poser les bases ! Ce que fait l'auteur avec force minutie dans Genèse, le premier tome, dont les 200 premières pages ne sont pas toujours d'une grande fluidité. Il faut laisser le temps à la colossale machinerie hamiltonienne de se mettre en branle, à l'instar de nos neurones, pour assimiler quantité d'informations. Mais croyez-moi sur parole : cela vaut vraiment le coup !!!
Tout est soigneusement pensé, finement élaboré, pour faire décoller une histoire qui se révélera impressionnante.

D'abord, visualisons le contexte de ce XXVIIe siècle : La Confédération est ce qui pourrait s'apparenter à un rassemblement interplanètaire de l'humanité, divisé en deux : d'un côté les adamistes, et de l'autre les édénistes.

- La plupart des humains sont adamistes (tous les non Édénistes en fait), dont la majorité possèdent une religion et rejettent du même coup les technologies ou biotechnologies (améliorations bioteks) bannies par le pape durant le XXIe siècle, sans pour autant écarter l'utilisation d'implants nanotechnologiques (appelés « naneuroniques »). Leurs vaisseaux étant propulsés à l'He3 (combustible sur lequel est basé l'économie humaine), et utilisant la technologie TTZ pour voyager plus vite que la lumière, ils ont colonisé quantité de planètes ou d'astéroïdes.

- Les Édénistes quant à eux, ont développé une culture unique, idéaliste et égalitaire ne reposant sur aucune religion. Se revendiquant athées, ils sont fondamentalement tolérants, utopistes, et ont un gouvernement unique nommé « Consensus », composé de tous les Édénistes incorporés dans une conscience collective représentant la volonté de chacun. Ils vivent sur d'immenses stations spatiales appelées « habitats » qui orbitent autour de géantes gazeuses, et qui s'apparentent à des organismes vivants dotés de conscience. Pour communiquer, ils utilisent l'affinité (sorte de télépathie hyper avancée) avec n'importe quel organisme biotek possédant le gène de l'affinité.

Voilà pour les bases !
Ensuite, dans une alternance de lieux et d'environnements assez bluffants, Hamilton fait les présentations de tous ceux qui vont nous accompagner durant plusieurs semaines de lecture, et malgré leur nombre, impossible de ne pas les garder en tête tant ils sont charismatiques.
Deux se détachent dès le début, tels l'ombre et la lumière du roman :

- Joshua Calvert, est un récupérateur (sorte de fouilleur de détritus) qui explore l'anneau d'un habitat biotek établi en orbite, à la recherche du gros coup qui lui permettrait de changer de vie. Ce jeune homme hardi et ambitieux, rêve de pouvoir faire réparer le vaisseau de feu son père, et de piloter le Lady Mac, afin de sillonner la galaxie et quitter son existence actuelle. Joshua est intelligent, pilote hors pair, courageux, doué d'un intuition étonnante, et très séduisant de surcroît. Vous avez certainement deviné de quel côté il se trouve ;-)

- Quinn Dexter, après une enfance désœuvrée passée dans un ghetto sur Terre, a trouvé la révélation au sein d'une secte sataniste glorifiant un dénommé Porteur de Lumière luciférien. Devenu un déporté suite à une arrestation, il est envoyé sur Lalonde, une planète au stade 1 de la colonisation, sur laquelle ce prétendu envoyé du "Frère de Dieu", empli de vengeance et de malfaisance, entend bien mettre ses sombres projets à exécution. Je parie qu'il vous glacera le sang dès les premières minutes !

En dehors de ces deux-là, les chapitres ne nous ménagent pas niveau casting ! Les personnages féminins sont d'envergure et détiennent des positions cruciales dans l'histoire. Que se soit Ione Saldana, subtile et étonnante seigneur d'un habitat. La vaillante Louise Kavanagh fille d'un riche propriétaire mêlée malgré elle aux terribles événements. Ou encore la double et indomptable Marie Skibbow / Kiera aux ressources inépuisables, elles sont toutes sensationnelles, et en ont, si vous voyez ce que je veux dire ;-)

Mais comme si cela ne suffisait pas, bon nombre de protagonistes non secondaires, ainsi que d'étonnantes races extraterrestres, entrent aussi dans la dance, et s'invitent dans cette gigantesque fresque interstellaire. Passant des uns aux autres avec un intérêt grandissant, c'est sans embûche que les différents décors prennent forme autour d'eux, comme autant de portes ouvertes sur des lieux démesurés dont l'exploration promet des moments passionnants.
Pour une telle épopée spatiale, Hamilton nous prouve qu'il sait modeler l'espace à sa guise ! C'est au sein d'une confédération grouillante d'inventivité que va se jouer l'avenir de l'humanité avec cette crise de la possession. Voilà encore une autre, et non des moindres, multiples raisons de la réussite de cette histoire : la richesse de son environnement.
Tenez-vous le pour dit : Peter F. Hamilton est un habile façonneur de planètes ! Un magicien de l'univers que rien n'arrête, et dont les mondes vous scotchent à votre fauteuil, les yeux remplis d'admiration *_*

Cette idée de brèche ouverte avec l'au-delà, donnant la possibilité aux morts (célèbres pour certains d'entre eux, imaginez un peu "THE big circus" !) de récupérer un corps et de mettre la galaxie en effervescence, est furieusement géniale, pour peu que l'on s'en donne les moyens. Et c'est le cas ! Question ressources, déploiement, action, terreur, péripéties... j’en passe et des meilleurs, sachez que ça dépote à l'antimatière !

Mais derrière cette folle démonstration se cache aussi une véritable et intense réflexion sur l'humanité et son devenir spirituel. Nous ne sommes pas face à une vaine dépense d'énergie et d'exhibitions pyrotechniques, mais plutôt devant une oeuvre de SF qui n'en finit pas de nous questionner et de nous ouvrir l'esprit, à l'exemple de cette fin, que je qualifierai de magistrale !!!

Mais voilà... c'est fini ! Et depuis, tout me semble fade et inconsistant, réalisant du même coup que ce sentiment durable est un effet "post-reading" assez déstabilisant, mais aussi gage d'une intensité trop rarement éprouvée !

J’espère sincèrement ne pas vous avoir perdu en cours de route, mais comment en faire moins ?
Et au cas où je n'aurais pas été suffisamment explicite : je vous autorise à ne garder à l'esprit que l'essentiel de ce billet, à savoir que j'ai été captivée, épatée, émue, étourdie, et surtout définitivement possédée *_*
En bref : IL FAUT ABSOLUMENT LIRE L'AUBE DE LA NUIT, les 7 tomes ou rien, c'est aussi simple que ça ! Ne vous laissez pas intimider devant l'ampleur de la tâche, surtout si vous devez en ressortir dans le même état d'esprit que moi : durablement transformée 😍