mardi 15 septembre 2015

Les Chronolithes de Robert Charles Wilson

Résumé : La vie de Scott Warden bascule le jour où il est témoin de l'apparition du premier Chronolithe à Chumphon, en Thaïlande. Ce monument hors du commun célèbre la victoire du seigneur de la guerre Kuin. Mais cette victoire n'aura lieu que dans vingt ans et trois mois. Qui peut bien être ce Kuin dont on ignore tout ? Et comment ce monument a-t-il pu venir quasi instantanément du futur ? Autant de questions auxquelles vont tenter de répondre Scott et son ancien professeur de physique, Sulamith Chopra, pendant qu'autour d'eux le monde semble s'écrouler, dans l'attente de l'avènement de Kuin.

Science-fiction – 437 pages – Editions Folio SF (2007)

Avis : Si vous avez lu mon billet sur la trilogie Spin, vous savez déjà que je suis tombée folle amoureuse de l'univers de Robert Charles Wilson, cet auteur canadien de science-fiction qui n’en finit pas de me bluffer !

Lorsque l’on découvre un écrivain avec son roman phare, son chef-d’œuvre (j’ai nommé Spin), on fait un peu le chemin à l’envers ; on part du sommet pour forcément redescendre - plus ou moins abruptement il est vrai - mais en se disant tout de même que l’altitude va décroître inexorablement, que la vue sera moins grandiose, et que le meilleur est derrière nous… Alors je l’avoue, j’avais un peu peur de la comparaison !

Malgré cela, j’y suis allée confiante, car je sais que la plume de R.C. Wilson m’ouvre toujours l’esprit, déverrouille des zones de mon cerveau totalement inexplorées, et qu’il me fait ressentir des émotions grâce à la portée humaniste de ses histoires…
J’étais aussi très curieuse de voir comment il avait réussi à en arriver là, tentant de retourner sur les traces de son cheminement vers la perfection, d’aller débroussailler les parcelles d’inspiration l’ayant mené jusqu’au pinacle

Les Chronolithes a été écrit quatre ans avant le phénomène Spin. Ça veut dire que pendant les quatre années qui se sont écoulées entre les deux, la petite graine – qui avait déjà certainement commencée à germer - a probablement été fertilisée par ce récit, ainsi que par d’autres comme Blind Lake écrit en 2003 et que je compte bien lire ensuite... Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le mélange de tous ces substrats n’est pas de moindre qualité, preuve en est ; cette histoire m’a complètement captivée !
À la fin du premier chapitre, je savais déjà que j’étais mordue. Je savais qu’il avait gagné son coup, mais j’étais loin de m’imaginer avec quel brio il abattrait ses cartes, le bougre !

2021, un monolithe colossal (genre d’obélisque étrange et menaçant), atterrit en pleine nuit dans la jungle thaïlandaise, venu de nulle part, porteur d’une date gravée commémorant la victoire d’une guerre gagnée le 21 décembre 2041 (soit plus de 20 ans plus tard) par un guerrier, illustre inconnu, dénommé « Kuin ».
Bien entendu, ceci n’est que le point de départ d’un phénomène qui va s’étendre progressivement à toute la planète, les chronolithes suivants (c’est comme ça qu’on les appelle) vont rapidement se révélés être des statues dudit « Kuin » à l’allure autoritaire et conquérante, dont l’ombre va se propager telle une prédiction matérielle irréfutable.

Considérez le mot lui-même, « Chronolithe » – un affreux mot-valise forgé peu après Chumphon par un journaliste sans oreille, un mot qui ne m’avait jamais plu mais dont j’avais fini par apprécier la pertinence. Chronos, le temps, et lithos, la pierre, n’était-on pas là au cœur du problème ? Le temps rendu solide comme un roc. Une zone de déterminabilité absolue entourée d’une écume d’éphémère (les vies humaines, par exemple) qui se déformait pour en épouser les contours.

Bouleversements politiques, crises économiques, désordres climatiques, montée du fanatisme et de divers mouvements kuinistes, etc… Rien ! R.C. Wilson ne nous épargne rien !
Vous commencez vite à ressentir les effluves d’une atmosphère anxiogène, à vouloir comprendre d’où peut bien venir cet hypothétique ennemi du futur.
Comment lutter face à quelque chose qui semble déjà écrit et forgé dans la pierre triomphante ?
Et au milieu de tout ça, le narrateur, Scott (« Scotty ») Warden, celui qui nous raconte tous ces évènements et dont le récit se découpe en trois parties.
Présent sur le lieu d’apparition du premier chronolithe, il n’est pas seulement un témoin privilégié d’une humanité qui part à la dérive, mais surtout un acteur essentiel relié par un fil ténu.

Comme toujours avec cet auteur, la sensibilité des personnages est essentielle et les anime de manière à les rendre accessibles et proches de nous, c’est une des autres grandes forces du roman.
Je ne vais pas vous parler du mécanisme temporel de l’histoire, de tous ces engrenages judicieusement assemblés de main de maître, mais juste vous dire qu’il est ici question du Temps avec un immense T, où l’habileté de R.C. Wilson s’en donne à cœur joie quand il nous parle de "glace de Minkowski", ou de "feedback" pour nous expliquer les choses et ses implications, mais aussi pour servir son dessein final.

— Le temps est en lui-même une espèce d’amplificateur.
Tu connais cette vieille théorie sur la possibilité pour le battement d’ailes d’un papillon en Chine de déclencher une tempête sur l’Ohio ? Cela met en jeu un phénomène appelé « dépendance sensible ». Un gros événement n’est souvent rien qu’un petit événement qu’a amplifié le temps.

Moins vertigineux que Spin, Les Chronolithes (qui a remporté le Prix John Wood Campbell Memorial en 2002) n’en est pas moins de l’excellente science-fiction, finement adroite et sensible, marquée de l’empreinte humaniste et de toute la grâce propre à l’auteur. J’en redemande !!!

Un petit clin d’œil à l’ami avec qui j’ai partagé cette lecture ;-)

Vous en voulez plus ? Allez donc lire la critique de Lutin sur Albédo !